En pièces d'argent !
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En pièces d'argent !
Presque terminé,le fort aura coûté au moins huit millions de francs dont sept pour la partie maritime « ce qui équivaudrait à 1,4 milliard de francs ou 140 km d'autoroute.Une dépense énorme qui fera dire à un paysan d'Oléron : s'il avait été construit en pièces d'argent,il n'aurait pas coûté plus cher !».La banque de France se montre nettement plus généreuse.Selon le coût de l'indice des prêts à la consommation,elle évalue cette dépense à 17,7 milliards de francs et selon le franc germinal or fin à 167 milliard.
Malgré cela,le second Empire se montre très fier,même si à l'évidence il est aujourd'hui parfaitement inutile,à tel point qu'il ne recevra jamais l'armement prévu,mais des canons de 30,modernisés,se chargeant encore par la gueule.Ils seront installés sur la terrasse et au rez-de-chaussée,les étages,eux,n'en seront jamais dotés.Pendant la construction du fort on a constaté qu'il était très difficile d'accès,notamment au niveau de l'escalier ouest presque toujours inabordable.On a d'abord construit des jetées provisoires pour faciliter l'embarquement des matériaux mais la mer en a eu rapidement raison.
On a donc décidé de réaliser à la fois un brise-lame de protection au nord et un havre d'abordage au sud pour éviter de rester bloqué à l'intérieur par gros temps.Une mésaventure qui n'a rien d'agréable si l'on en croit le récit du capitaine Leré prisonnier pendant trois jours d'une tempête d'octobre.« Les vagues jaillissent à plus de trent mètres de hauteur.Au sud,elles atteignent même la tourelle de la vigie.La terrasse est totalement inondée et il est impossible d'y accéder.A chaque coup de mer le fort oscille et tremble.On sent qu'il se balance,tantôt dans le sens de la longueur,tantôt dans celui de la largeur.Les hommes ressentent une secrète frayeur et un grand nombre éprouvent des malaises comparables ... au mal de mer!Le débarcadère est englouti par une lame pour ne plus reparaître,le même coup de mer qui a dû emporter une partie de la jetée ouest.De nombreuses ouvertures au nord et même celles qui avaient été murées par précaution sont détruites et les casemates envahies par les flots.Le 10 octobre en utilisant la jetée encore intacte,on parvient a embarquer quelques ouvriers fous de peur qui veulent à tout prix quitter Fort Boyard et ne jamais y revenir ».
Deux ans plus tard le fort ne pourra être ravitaillé d'octobre à janvier,des vagues énormes le coifferont endommageant encore une fois les casemates et jetant même à bas de son affût l'un des canons.A cette époque,comme aujourd'hui,le fort n'était pas protégé par un éperon en blocs artificiels chargés de diviser les vagues en deux et de les empêcher de frapper le bâtiment de plein fouet .Il sera achevé en 1866,ainsi que le port d'accès appelé barachois,mais,laissés sans entretien,depuis l'abandon du fort par l'armée en 1913,l'un et l'autre seront peu à peu démolis par la mer et d'inquiétantes et profondes fissures le lézardent au nord.
Prison d'état
La France,n'étant plus en guerre avec personne,décide de transformer le fort en prison d'État pour tenter de le rentabiliser si faire se peut.Il faut dire que le gouvernement reste très fier de cette réalisation.Pour le monter au public,le ministre de la marine commande à l'arsenal de Rochefort une maquette au 1/100è .Démontable pour en expliquer les aménagements intérieurs,elle sera présentée à l'exposition universelle de 1867.Les premiers pensionnaires du fort sont des prisonniers autrichiens dont la tradition rapporte qu'ils étaient si maltraités et si mal nourris qu'ils se révoltèrent et hissèrent un pavillon noir sur la vigie au grand effroi des habitants d'Oléron craignant un débarquement punitif.
Sous la Commune,le fort recevra jusqu'à 300 prisonniers condamnés par le conseil de guerre et dont certains attendent d'être déportés en Nouvelle Calédonie.Parmi eux,le journaliste et polémiste Henri de Rochefort,dont la postérité a surtout retenu une petite phrase publiée dans le premier numéro de La Lanterne « La France est peuplée de 36 millions de sujets sans compter les sujets de mécontentement ».Condamné à dix ans de déportation dans une enceinte fortifiée à la suite de ses écrits favorables à la Commune,le journaliste,déjà épuisé par six mois d'emprisonnement à Versailles dans le quartier des condamnés à mort,sera transféré au Fort Boyard,le 9 novembre 1871.Noëlle Roubaud,dans son livre Henri de Rochefort intime,rapporte qu'« un soir il fut enfourné dans un fourgon cellulaire avec une douzaine d'autres prisonniers et voyagea pendant deux jours avant d'arriver à La Rochelle et d'embarquer sur la canonnière qui faisait le service du fort.Dès son arrivée dans la sinistre citadelle,Rochefort tomba malade et fut conduit à l'infirmerie».Sa première pensée fut de profiter de l'occasion pour tenter de s'évader,mais bien que soigneusement préparée,l'évasion échoua à cause du mauvais temps.Rochefort et son ami Grousset s'étaient procuré une longue échelle de corde et uène lime pour scier les barreaux de leur cellule afin de se laisser glisser à un moment précis contre le mur extérieur jusqu'au niveau de la mer.La femme de Rochefort,qui l'avait suivi jusqu'à La Rochelle,s'était mise en rapport avec le capitaine d'un brick norvégien en partance qui avait accepté de prendre à son bord les deux fugitifs.Mais cette nuit là,les vagues empêchèrent le canot d'approcher du pied de la forteresse et les deux prisonniers attendirent en vain le signal de leur délivrance.Au retour l'un des marins tomba à l'eau et se noya.La découverte de son corps sur une plage de l'île d'Oléron renforcera les mesures de sécurité.
Toutefois,en cette fin d'année 1871,l'ambiance dans le fort est plutôt détendue,même si un journaliste du Figaro qui l'a visité le compare à l'enfer de Dante.Le directeur de la prison ne demande qu'a s'entendre avec ses pensionnaires qui peuvent recevoir de la visite de leur famille si le commandant de dépôt est à jeun et si l'état de la mer le permet.
Les soldats de la garnison sympathisent avec les prisonniers et les ravitaillent en tabac et en victuailles destinées a améliorer l'ordinaire.La vie n'est pas si noire que prévu,les prisonniers on le droit de se réunir et de se promener sur la terrasse.Il ne manque que la liberté.C'est peut être ce qui inspira à Henri de Rochefort ce pastiche vengeur de Cinna :
Fort Boyard où la nuit sert des tyrans heureux
Fort Boyard où la haine et le plaisir des dieux
Fort Boyard où la force enchaîne le génie
Fort Boyard où l'on meurt sans sortir de la vie
Puissent les citoyens,ensemble conjurés
Saper tes fondements sur le roc assurés;
Et si pour renverser ce colosse de pierre;
Paris ne suffit pas,vienne la France entière.
Mais Rochefort n'aura pas le loisir de voir se réaliser son souhait,Fort Boyard devient trop étroit pour les prisonniers qui arrivent tous les jours et il sera transféré à la citadelle du Châteu d'Oléron puis Ré d'où il partira pour la Nouvelle Calédonie.Il s'évadera enfin,en 1874,avec Grousset sur un navire anglais.
Pendant les quarante ans qui suivent,le fort est occupé par la marine dans le cadre de la défense passive.Six militaires et une poignée de civils surveillent la ligne de torpilles immergées que l'on peut faire exploser depuis le fort à l'arrivée d'un navire ennemi.Un retour aux sources en quelque sorte.Ces torpilles exploseront accidentellement,en 1895,soumettant le fort à un véritable tremblement de terre dont il se sortira sans aggravation des fissures déjà constatées en 1862.En 1910,il n'y a plus que trois hommes maintenus dans le fort dont un canonnier pour l'entretien des batteries pourtant déjà hors d'âge et trois ans plus tard les travaux d'entretien,notamment du havre et de l'éperon de protection,sont abandonnés et le resteront désormais.
La proie des pillards
Déclassé par l'armée,le fort est abandonné sans surveillance et devient très vite la proie des pillards de la région qui prennent le risque d'y aborder pour emporter ce qui a été négligé par l'armée,c'est a dire pratiquement tout.Les portes,les fenêtres,les épais volets de bois massif,les lambris disparaissent,les métaux aussi,le bronze des ferrures et des verrous,les serrures et même les chemins de roulement des canons.Les canons eux,ont été vendus à deux ferrailleurs qui,pour les emporter plus facilement,les feront sauter sur place à la dynamite.
C'est un saccage et un gaspillage irréparables que le laxisme de l'État a laissé faire.En 1931,soudain soucieux de s'octroyer quelques subsides,le gouvernement met le fort en location pour 300F par an,deux adjudicataires seulement se présenteront.A la fin des années 30,le port d'accès et l'éperon de protection ont subi d'énormes dommages qui ne seront jamais réparés.Pendant la seconde guerre mondiale,les Allemands dédaigneront complètement ce fort réputé si stratégique un siècle plus tôt.Ils ne l'occuperont même pas,se contentant de s'exercer au canon sur ses murailles désormais hantées par les mouettes.
Pendant cinquante ans,les oiseaux de mer vont être,à l'exception de rares visites de plaisanciers curieux,les seuls habitants du vieux fort.Mouettes,Goélands argentés et Hérons cendrés nichent et se reproduisent en toute tranquilité.Leurs cris rouillés parviennent même parfois a couvrir le bruit de la houle qui éclate sur l'escalier.Les graines et les herbes qu'ils amènent pour confectionner leur nid prolifèrent très vite et une abondante végétation recouvre la terrasse et la cour intérieure encore encombrée des blocs de pierre prévus pour réparer l'éperon ou le port qui n'ont jamais été utilisés.En 1958,Fort Boyard subit sans broncher le tremblement de terre qui secoue l'île d'Oléron et,en 1961,le ministre des armées le remet aux Domaines pour être vendu aux enchères avec une mise à prix de 7500 F !
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